A L'homme qui m'a appris à lire ...
POUR CEUX QUI NE L'ONT PAS VUE ... : "LA VIE JAZZ" Hommage à Boris Vian lien
Rediffusions dimanche, 21 juin 2009 à 05:00
Rediffusion mardi 23 juin à 01H45, samedi 27 juin à 05H00 et dimanche 5 juillet à 13H00
(France, 2009, 59mn)
ARTE F ...
J'irai cracher sur vos tombes
Début du livre J'irai cracher sur vos tombes, extrait du Chapitre I.
Chapitre I
Personne ne me connaissait à Buckton. Clem avait choisi la ville à
cause de cela; et d'ailleurs, même si je m'étais dégonflé, il ne me
restait pas assez d'essence pour continuer plus haut vers le Nord. À
peine cinq litres. Avec mon dollar, la lettre de Clem, c'est tout ce
que je possédais. Ma valise, n'en parlons pas. Pour ce qu'elle
contenait. J'oublie : j'avais dans le coffre de la voiture le petit
revolver du gosse, un malheureux 6,35 bon marché ; il était encore dans
sa poche quand le shérif était venu nous dire d'emporter le corps chez
nous pour le faire enterrer. Je dois dire que je comptais sur la lettre
de Clem plus que sur tout le reste. Cela devait marcher, il fallait que
cela marche. Je regardais mes mains sur le volant, mes doigts, mes
ongles. Vraiment personne ne pouvait trouver à y redire. Aucun risque
de ce côté. Peut-être allais-je m'en sortir...
Mon frère Tom avait connu Clem à l'université. Clem ne se comportait
pas avec lui comme les autres étudiants. Il lui parlait volontiers; ils
buvaient ensemble, sortaient dans la Caddy de Clem. C'est à cause de
Clem qu'on tolérait Tom. Quand il | remplacer son père à la tête de la
fabrique, Tom dut songer à s'en aller aussi. Il revint avec nous. Il
avait beaucoup appris n'eut pas de mal à être nommé instituteur de la
nouvelle école. Et puis l'histoire du gosse flanquait tout par terre.
Moi, j'avais assez d'hypocrisie pour ne rien dire, mais, pas le gosse.
Il n’y voyait aucun mal. Le père et le frère de la fille s'étaient
chargés de lui.
De là venait la lettre de mon frère à Clem. Je ne pouvais plus rester
dans ce pays, et il demandait à Clem de me trouver quelque chose. Pas
trop loin, pour qu'il puisse me voir de temps en temps, mais assez loin
pour que personne ne nous connaisse. Il pensait qu'avec ma figure et
mon caractère, nous ne risquions absolument rien. Il avait peut-être
raison, mais je me rappelais tout de même le gosse.
Gérant de librairie à Buckton, voilà mon nouveau boulot. Je devais
prendre contact avec l'ancien gérant et me mettre au courrant en trois
jours. Il changeait de gérance, montait en grade et voulait faire de la
poussière sur son chemin.
Il y avait du soleil. La rue s'appelait maintenant Pearl Harbor Street.
Clem ne le savait probablement pas. On lisait aussi l'ancien nom sur
les plaques. Au 270, je vis le magasin j’arrêtai la Nash devant la
porte. Le gérant recopiait des chiffres sur des bordereaux, assis
derrière sa caisse; c'était un homme d’âge moyen, avec des yeux bleus
durs et des cheveux blond pâle, comme je pus le voir en ouvrant la
porte. Je lui dis bonjour.
- Bonjour. Vous désirez quelque chose?
- J'ai cette lettre pour vous.
- Ah ! C'est vous que je dois mettre au courant. Faites voir cette lettre.
II la prit, la lut, la retourna et me la rendit.
— Ce n'est pas compliqué, dit-il. Voilà le stock. (Il eut un geste
circulaire.) Les comptes seront terminés ce soir. Pour la vente, la
publicité et le reste, suivez les indications des inspecteurs de la
boîte et des papiers que vous recevrez.
— C'est un circuit?
— Oui. Succursales.
— Bon, acquiesçai-je. Qu'est-ce qui se vend le plus ?
— Oh ! romans. Mauvais romans, mais ça ne nous regarde pas. Livres
religieux, pas mal, et livres d'école aussi. Pas beau-coup de livres
d'enfants, non plus de livres sérieux. Je n'ai jamais essayé de
développer ce côté-là.
— Les livres religieux, pour vous, ce n'est pas sérieux.
Il se passa la langue sur les lèvres.
— Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit.
Je ris de bon coeur.
— Ne prenez pas ça mal, je n'y crois pas beaucoup non plus.
— Eh bien, je vais vous donner un conseil. Ne le faites pas voir aux
gens, et allez écouter le pasteur tous les dimanches, parce que sans ça
ils auront vite fait de vous mettre à pied.
— Oh ! ça va, dis-je. J'irai écouter le pasteur.
— Tenez, dit-il en me tendant une feuille. Vérifiez ça. C'est la
comptabilité du mois dernier. C'est très simple. On reçoit tous les
livres par la maison mère. Il n'y a qu'à tenir compte des entrées et
des sorties, en triple exemplaire. Ils passent ramasser l'argent tous
les quinze jours. Vous êtes payé par chèques, avec un petit pourcentage.
— Passez-moi ça, dis-je.
Je pris la feuille, et je m'assis sur un comptoir bas, encombré de
livres sortis des rayons par les clients, et qu'il n'avait probablement
pas eu le temps de remettre en place.
— Qu'est-ce qu'il y a à faire dans ce pays? lui demandai-je encore.
— Rien, dit-il. Il y a des filles au drugstore en face, et du bourbon chez Ricardo, à deux blocks.
Il n'était pas déplaisant, avec ses manières brusques.
— Combien de temps que vous êtes ici ?
— Cinq ans, dit-il. Encore cinq ans à tirer.
— Et puis ?
— Vous êtes curieux.
— C'est votre faute. Pourquoi dites-vous encore cinq ? Je ne vous ai rien demandé.
Sa bouche s'adoucit un peu et ses yeux se plissèrent
— Vous avez raison. Eh bien encore cinq et je me retire de ce travail.
— Pour quoi faire ?
— Écrire, dit-il. Écrire des best-sellers. Rien que des best-sellers.
Des romans historiques, des romans où des nègres coucheront avec des
Blanches et ne seront pas lynchés, des romans avec des jeunes filles
pures qui réussiront à grandir intactes an milieu de la pègre sordide
des faubourgs.
Il ricana.
— Des best-sellers, quoi ! Et puis des romans extrêmement audacieux et
originaux. C'est facile d'être audacieux dans a pays; il n'y a qu'à
dire ce que tout le monde peut voir en s'en donnant la peine.
— Vous y arriverez, dis-je.
— Sûrement, j'y arriverai. J'en ai déjà six de prêts.
— Vous n'avez jamais essayé de les placer ?
— Je ne suis pas l'ami ou l'amie de l'éditeur et je n'ai pas assez d'argent à y mettre.
— Alors ?
— Alors dans cinq ans, j'aurai assez d'argent.
— Vous y arriverez certainement, conclus-je.
[...]
Vernon SULLIVAN .
LES FOURMIS
I
On est arrivés ce matin et on a pas été bien reçus, car il n'y avait personne sur la plage que des tas de types morts ou des tas de morceaux de types, de tanks et de camions démolis. Il venait des balles d'un peu partout et je n'aime pas ce désordre pour le plaisir. On a sauté dans l'eau, mais elle était plus profonde qu'elle n'en avait l'air et j'ai glissé sur une boîte de conserves. Le gars qui était juste derrière moi a eu les trois quarts de la figure emportée par le pruneau qui arrivait, et j'ai gardé la boîte de conserves en souvenir. J'ai mis les morceaux de sa figure dans mon casque et je les lui ai donnés, il est reparti se faire soigner mais il a l'air d'avoir pris le mauvais chemin parce qu'il est entré dans l'eau jusqu'à ce qu'il n'ait plus pied et je ne crois pas qu'il y voie suffisamment au fond pour ne pas se perdre. J'ai couru ensuite dans le bon sens et je suis arrivé juste pour recevoir une jambe en pleine figure. J'ai essayé d'engueuler le type, mais la mine n'en avait laissé que des morceaux pas pratique à manœuvrer, alors j'ai ignoré son geste, et j'ai continué. Dix mètres plus loin, j'ai rejoint trois autres gars qui étaient derrière un bloc de béton et qui tiraient sur un coin de mur, plus haut. Ils étaient en sueur et trempés d'eau et je devais être comme eux, alors je me suis agenouillé et j'ai tiré aussi. Le lieutenant est revenu, il tenait sa tête à deux mains et ça coulait rouge de sa bouche. Il n'avait pas l'air content et il a vite été s'étendre sur le sable, la bouche ouverte et les bras en avant. Il a dû salir le sable pas mal. C'était un des seuls coins qui restaient propres. De là, notre bateau échoué avait l'air d'abord complètement idiot, et puis il n'a plus même eu l'air d'un bateau quand les deux obus sont tombés dessus. Ca ne m'a pas plu, parce qu'il restait encore deux amis dedans, avec les balles reçues en se levant pour sauter. J'ai tapé sur l'épaule des trois qui tiraient avec moi, et je leur ai dit : " Venez, allons-y. " Bien entendu, je les ai fait passer d'abord et j'ai eu le nez creux parce que le premier et le second ont été descendus par les deux autres qui nous canardaient, et il en restait seulement un devant moi, le pauvre vieux, il n'a pas eu de veine, sitôt qu'il s'est débarrassé du plus mauvais, l'autre a juste eu le temps de le tuer avant que je m'occupe de lui. Ces deux salauds, derrière le coin du mur, ils avaient une mitrailleuse et des tas de cartouches. Je l'ai orientée dans l'autre sens et j'ai appuyé, mais j'ai vite arrêté parce que ça me cassait les oreilles et aussi elle venait de s'enrayer. Elles doivent être réglées pour ne pas tirer dans le mauvais sens. Là, j'étais à peu près tranquille. Du haut de la plage, on pouvait profiter de la vue. Sur la mer, ça fumait dans tous les coins et l'eau jaillissait très haut. On voyait aussi les éclairs des salves des gros cuirassés et leurs obus passaient au-dessus de la tête avec un drôle de bruit sourd, comme un cylindre de son grave foré dans l'air. Le capitaine est arrivé. On restait juste onze. Il a dit que c'était pas beaucoup mais qu'on se débrouillerait comme ça. Plus tard, on a été complétés. Pour l'instant, il nous a fait creuser des trous; pour dormir, je pensais, mais non, il a fallu qu'on s'y mette et qu'on continue à tirer. Heureusement, ça s'éclaircissait. Il en débarquait maintenant de grosses fournées des bateaux, mais les poissons leur filaient entre les jambes pour se venger du remue-ménage et la plupart tombaient dans l'eau et se relevaient en râlant comme des perdus. Certains ne se relevaient pas et partaient en flottant avec les vagues et le capitaine nous a dit aussitôt de neutraliser le nid de mitrailleuses, qui venait de recommencer à taper, en progressant derrière le tank. On s'est mis derrière le tank. Moi le dernier parce que je ne me fie pas beaucoup aux freins de ces engins-là. C'est plus commode de marcher derrière un tank tout de même parce qu'on a plus besoin de s'empêtrer dans les barbelés et les piquets tombent tout seuls. Mais je n'aimais pas sa façon d'écrabouiller les cadavres avec une sorte de bruit qu'on a du mal à se rappeler - sur le moment, c'est assez caractéristique. Au bout de trois minutes, il a sauté sur une mine et s'est mis à brûler. Deux des types n'ont pas pu sortir et le troisième a pu, mais il restait un ses pieds dans le tank et je ne sais pas s'il s'en est aperçu avant de mourir. Enfin, deux de ses obus étaient déjà tombés sur le nid de mitrailleuses en cassant les oeufs et aussi les bonshommes. Ceux qui débarquaient ont trouvé une amélioration, mais alors une batterie antichars s'est mise à cracher à son tour et il en est tombé au moins vingt dans l'eau. Moi, je me suis mis à plat ventre. De ma place, je les voyais tirer en me penchant un peu. La carcasse du tank qui flambait me protégeait un peu et j'ai visé soigneusement. Le pointeur est tombé en se tortillant très fort, j'avais dû taper un peu trop bas, mais je n'ai pas pu l'achever, il fallait d'abord que je descende les trois autres. J'ai eu du mal, heureusement le bruit du tank qui flambait m'a empêché de les entendre beugler - j'avais mal tué le troisième aussi. Du reste, ça continuait à sauter et à fumer de tous les côtés. J'ai frotté mes yeux un bon coup pour y voir mieux parce que la sueur m'empêchait de voir et le capitaine est revenu. Il ne se servait que de son bras gauche. - Pouvez-vous me bander le bras droit très serré autour du corps ? J'ai dit oui et j'ai commencé à l'entortiller avec des pansements et puis il a quitté le sol des deux pieds à la fois et il m'est tombé dessus parce qu'il était arrivé une grenade derrière lui. Il s'est raidi instantanément, il paraît que ça arrive quand on meurt très fatigué, en tous cas c'était plus commode pour l'enlever de sur moi. Et puis après j'ai du m'endormir et quand je me suis réveillé, le bruit venait de plus loin et un de ces types avec des croix rouges tout autour du casque me versait du café.
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